La Révolution par les urnes ? La question de l’État comme espace des luttes

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La Révolution par les urnes est une stratégie défendue par La France Insoumise (LFI), et avant cela par le Parti de Gauche (PG). A ce titre, je vous conseille la relecture de la tribune très intéressante de François Delapierre en 2009 dans Le Monde : La révolution oui, mais par les urnes.

La Révolution par les urnes est aussi une expression entendue concernant l’expérience socialiste au Chili. Alors que nous approchons des 50 ans du coup d’État militaire, soutenu par les États-Unis, ayant renversé le gouvernement socialiste au Chili pour imposer une dictature fasciste, il me semble intéressant d’interroger cette stratégie, permettant en creux de poser la question de la réaction de la bourgeoisie lors d’une « Révolution par les urnes » et donc la question de l’État dans ce cadre.

Vous ne trouverez pas, dans cette contribution, de réponses ultimes et décisives, simplement des pistes de discussions.

Alors que l’hypothèse de la prise du pouvoir par la NUPES n’est pas une hypothèse folle (même si difficile, disons plutôt que c’est une hypothèse à ne pas exclure), nous devons anticiper ces questions pour ne pas avoir à les traiter dans l’urgence. En ce sens, il nous faut poser la question de la place de l’État :

  • que ce soit dans la situation actuelle où notre camp social dispose d’élu·es confronté·es aux institutions de l’État (institutions de l’État ou de la République ?), élu·es qui constatent que les lieux des décisions politiques réels ne se trouvent pas au Parlement, ou même dans les mains des ministres, mais bien souvent dans les cabinets ministériels,
  • que ce soit si notre camp social (seul ou en alliance avec une partie de la bourgeoisie) prend le pouvoir dans le cadre actuel,
  • et, in fine, si nous arrivons à faire évoluer la société vers un horizon écosocialiste.

Je commencerai par le deuxième point, et, pour ce faire, j’encourage les lectrices et les lecteurs à lire le livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy intitulé « Septembre rouge » (Éditions Textuel, 2023) car il ouvre des pistes de réflexions, à partir d’un « docu-fiction » reprenant le fil de ce qu’il s’est passé au Chili de 1970 à 1973 :

Ce qui est saisissant dans ce « docu-fiction », c’est la vision en direct d’un État comme espace des rapports de forces de classe mais aussi des rapports de forces à l’intérieur des classes. En ce sens, peut-être d’ailleurs nous ne devons pas hésiter à utiliser la notion de bloc puisque, parfois, des alliances se nouent dans ces rapports de force. En l’espèce, avec l’expérience chilienne, nous voyons une alliance entre des fascistes, des ultra-libéraux, une partie de la bourgeoisie… face à un gouvernement incluant une autre partie de la bourgeoisie… Cette première remarque n’est pas nouvelle et je suis loin d’être le premier à l’avoir formulée mais elle me semble cruciale : rapport de force donc combat et donc champ de combats et de batailles. Et donc stratégies. Y compris pour la prise de pouvoir et donc y compris dans la stratégie lorsque, comme maintenant, nous n’avons pas le pouvoir mais que nous avons des pieds dans les espaces de l’État. Nous en arrivons alors au premier point : la situation actuelle.

Je vais prendre un autre appui : Walter Benjamin. Dans ses essais sur Walter Benjamin (« La Révolution est le frein d’urgence », Éditions de l’éclat 2019), Michael Löwy revient longuement sur le fait que Walter Benjamin propose de considérer le Capitalisme comme une religion en le citant : « Le christianisme, à l’époque de la Réforme, n’a pas favorisé l’avènement du Capitalisme, il s’est transformé en Capitalisme« . Et Löwy de préciser : « Ce qui est le plus novateur [dans l’approche de Benjamin, en comparaison avec l’approche de Weber], c’est l’idée de la nature proprement religieuse du système capitaliste lui-même. » Benjamin développe les 3 traits qui démontrent cette nature : « Premièrement, le Capitalisme est une religion purement cultuelle, peut-être la plus extrêmement cultuelle qu’il y ait jamais eu. [Löwy précise : « Donc, les pratiques utilitaires du Capitalisme – investissement du Capital, spéculations, opérations financières, manœuvres boursières, achat et vente de marchandises – sont l’équivalent d’un culte religieux. Le Capitalisme ne demande pas l’adhésion à un credo, une doctrine ou une théologie ; ce qui compte ce sont les actions, qui relèvent, par leur dynamique sociale, de pratiques cultuelles. »] Pour Benjamin, le deuxième trait du Capitalisme « est étroitement lié à [la] concrétion du culte : la durée du culte est permanente. Le Capitalisme est la célébration d’un culte sans trêve et sans merci. Il n’y a pas de « jours ordinaires », pas de jour qui ne soit jour de fête, dans le sens terrible du déploiement de la pompe sacrée, de l’extrême tension qui habite l’adorateur. » Enfin, Benjamin fait de la question de la culpabilisation le troisième trait du Capitalisme comme religion : « Le Capitalisme est probablement le premier exemple d’un culte qui n’est pas expiatoire, mais culpabilisant. […] En cela, le système religieux est précipité dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier, s’empare du culte, non pour y expier cette culpabilité, mais pour la rendre universelle, pour la faire entrer de force dans la conscience et, enfin et surtout, pour impliquer Dieu dans cette culpabilité, pour qu’il ait en fin de compte lui-même intérêt à l’expiation. » [Löwy précise avec cette illustration : « Les pauvres sont coupables parce qu’ils ont échoué à faire de l’argent et se sont endettés.« ]

Pourquoi ce détour sur le Capitalisme comme religion ? Car nous ne pouvons pas penser la question de l’État indépendamment de son fonctionnement actuel, de sa structure actuelle, en posant la question de savoir si dans ce cadre là le rapport de force peut nous être favorable. Il s’agit d’agir dans ce cadre, sinon nous ne répondons pas concrètement aux besoins urgents et immédiats et nous créons de la désespérance (et de la culpabilisation…), mais il s’agit d’avoir la lucidité que les brèches que nous ouvrons, les tensions que nous créons dans ce cadre (y compris en jouant des tensions entre les fractions de la classe dominante), ne peuvent être suffisants pour faire éclater l’État capitaliste. Je n’en suis pas encore à la discussion de savoir si un État peut ou ne peut pas exister dans un horizon écosocialiste, j’en suis à dire que notre action en son sein est nécessaire, également car il est l’héritage des conquêtes des classes dominées, même si cela reste non seulement fragile mais surtout limité par rapport aux réelles aspirations sociales et démocratiques, et reste un point d’appui pour des conquêtes futures. A fortiori avec le fait que nous sommes nous-mêmes « infectées » par la religion capitaliste.

La Révolution par les urnes alors ? Oui et non. Si, comme le souligne Walter Benjamin la Révolution est un frein d’urgence contre l’avancée folle du Capitalisme ( j’ajouterai aujourd’hui : et du Productivisme), si la Révolution permet des conquis sociaux, oui. Mais, les mouvements ouvriers, écologiques, féministes et anti-racistes ne doivent pas se contenter d’investir l’État capitaliste car ce cadre ne permet pas d’envisager une abolition du Capitalisme, du productivisme, du patriarcat et du racisme. C’est pourquoi nous avons beaucoup de questions à résoudre, que nous devons avoir une humilité révolutionnaire permanente, que l’auto-organisation est fondamentale. C’est pourquoi aussi nos camarades infiltré·es dans les instances et structures de l’appareil d’État capitaliste doivent garder en tête les limites de leur action, mais qu’elles et ils doivent néanmoins agir sans compter leurs forces dans ce cadre car les conquis gagnés sont et seront peut-être des jalons vers une véritable émancipation.

Je laisse ouverte la question structurelle des partis politiques ou des mouvements politiques ou des organisations politiques, ou du fonctionnement des syndicats. Je ne pense pas que nous ayons, à ce stade, de réponse parfaite à faire. Il nous faut, là aussi, avoir assez d’humilité révolutionnaire pour tester, reculer, avancer, se tromper, réussir, bref nous auto-organiser avec nos contradictions mais avec notre éthique révolutionnaire toujours dans un coin de la tête.

Je laisse également ouverte la question de la nécessité d’un État dans un horizon écosocialiste. Nous disposons plutôt d’éléments négatifs en défaveur d’un État dans un cadre socialiste au sens large, certain·es camarades considérant que la République française, par exemple, de part sa nature raciste et colonialiste, profondément bourgeoise par ailleurs, ne permet pas d’envisager une nouvelle République. D’autres camarades considèrent qu’une sixième République, dans la logique des brèches ouvertes, peut être un jalon vers un horizon écosocialiste. Je suis plutôt dans la deuxième stratégie mais je partage le caractère par nature vicié de la République française. En cela, il ne faut pas confondre État et République et faire de la question démocratique une préoccupation permanente.

Pour reprendre le titre du livre de Kristin Ross, peut-être que notre tâche politique est de construire à partir de la forme-commune (La Fabrique Editions, 2023). Ceci à la fois car nous pourrons construire à partir de l’histoire inscrite dans la mémoire collective des classes dominées, car la Commune a expérimenté, nous montrant que nous pouvons expérimenter nous aussi, car elle a eu des réussites, des échecs et des erreurs, nous permettant d’intégrer cela dans nos expérience, et car il s’agit au final de nous réapproprier nos Communs (et de les définir collectivement). La question de l’écologie, comme sujet politique à part entière mais imbriquée dans les questions sociales, féministes et anti-racistes, s’inscrit de plus largement dans cette logique.


Pour aller plus loin et continuer à creuser nos réflexions, je vous invite à la lecture suivante :

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